Pierre et Gilles-Votre nouveau recueil d'images s'ouvre sur des clichés de jeunesse: Pierre en pages de gauche, Gilles en pages de droite. Ce vis-à-vis chronologique évoque le générique de la série Amicalement vôtre mais c'est dès le début le monde de la chanson qui domine vos univers...
-Gilles: Avant de rencontrer Pierre, j'ai fait les Beaux-Arts et j'ai été prof de dessin quelques mois, j'adorais Claude François et Sheila. Pierre était plus Sylvie et Johnny. On a mis dans le livre ces figurines à l'effigie de Cloclo et Sylvie qu'on gagnait avec les points trouvés dans les paquets de Banania, et des dessins de chanteurs réalisés par mes élèves...
-Pierre: Dans notre appartement de la rue des Blancs Manteaux, la chambre était tapissée avec ces dessins de chanteurs !
-Gilles: J'en avais moi-même fait un de C. Jérôme qui a été publié dans PODIUM. Dans le livre, on me voit aussi avec toute ma collection de disques de C.Jérôme.

-On vous voit aussi en photo avec Frédéric François. Pourquoi ne les avoir jamais photographiés par la suite ?
-Pierre: En 1977, on travaillait pour la magazine FAÇADE et on leur avait proposé de faire un grand sujet avec eux, Dave, Karen Chéryl, François Valéry et tout ce genre de chanteurs... Mais ça les a un peu effrayés. Il faut dire qu'on était en pleine période punk.
Les boules de Noël - Serge et Jean-Chris - 1986
-Gilles: Ces chanteurs sont encore très présents aujourd'hui, d'ailleurs. C. Jérôme, tout le monde le connaît, mais ça aurait été plus amusant de les faire à l'époque, avec leurs costumes flashy, leurs coiffures et tout.... Aujourd'hui, je ne sais pas s'ils seraient à l'aise dans notre univers... Peut-être Dave, que nous avons rencontré depuis et qui est super sympa.

-Rêviez-vous d'être chanteur vous-même ?
-Pierre: Dans le livre, on me voit gamin, chantant "Johnny Boy" en costume au Casino de Luchon. C'était un titre de Marie-José Neuville, dont mes parents avaient le disque; je chantais aussi "Mon Beau Chapeau" de Sacha Distel avec un chapeau de paille et des rouflaquettes au bouchon brûlé. Ma carrière de chanteur s'est arrêtée là !
-Gilles: Là, je n'aurais pas pu te suivre, je chante comme une casserole !

-Qui furent les premières vedettes inscrites à votre tableau de chasse ?
-Gilles: FAÇADE nous a fait faire des stars comme Andy Warhol, Mick Jagger, Iggy Pop... Pour Iggy, on avait rendez-vous à son hôtel. On a poireauté devant sa porte parce qu'il trombinait avec une fan. Quand il nous a finalement laissé entrer, on était en plein clichés de la vie d'une rock star: l'évier cassé, les petits fours par terre, les bouteilles de champagnes vides, un désordre incroyable... Comme il était complètement nu, il a vite enfilé une chemise blanche, il a demandé sa cravate de cuir à Pierre et il a posé comme ça, nu en dessous de la ceinture.
-Pierre: Il ne nous a jamais rendu la cravate !
-Gilles: En 1978, on a fait une séance avec Bambou pour le mensuel MARIE-CLAIRE, elle faisait partie de la petite bande de l'époque, du Palace et compagnie... On l'aimait bea
Iggy Pop - 1977ucoup, on l'appelait par son vrai prénom, Caroline. Curieusement, on l'a photographiée devant un papier peint à motifs bambous. On l'a revue de temps en temps après la mort de Serge, elle est venue avec le petit Lulu, qui adorait monter sur la Vespa de Pierre...
-Pierre: On a fait aussi quelques pochettes d'amis comme Edwige, Krootchey ou Marie-France... mais la première star qu'on ne connaissait pas personnellement à nous commander une séance fut Amanda Lear, pour la pochette de son album "Diamonds" en 1979.

-A la fin de votre ouvrage, on trouve une page reprenant beaucoup de vos pochettes de disques. Certains visuels connus sont absents, comme celui de Jackie Quartz pour l'album de 1985 "Alerte à la Blonde", alors que celle des "Quatuors" de Sheller, en 1984, est parfaitement inconnue...
-Gilles: Et pour cause, elle n'est jamais sortie. CBS l'a refusée, et William ne nous a pas défendus alors qu'il aimait bien l'image. On a jamais eu un sou, pas un coup de fil, rien, c'est déprimant... Pour Jackie, on voulait la photographier avec une énorme peluche mais elle a préféré quelque chose de plus agressif, d'où l'idée du bâton de dynamite avec lequel elle allume sa cigarette. On a un très bon souvenir d'elle, même si on est pas très fier de la pochette.

La Soubrette - Lio - 1995-D'habitude, c'est vous qui choisissez le décor et la mise en scène ?
-Pierre: La plupart du temps, oui, mais on est pas fermé aux suggestions. On aime bien voir la personne avant de faire la photo, on prend le temps de parler avec elle, de la regarder bouger. On ne plaque pas le gens dans notre monde, on les réinvente plutôt en s'inspirant de ce qu'ils sont... Pour la pochette de sa compilation, Lio avait l'idée de la soubrette portugaise, en clin d'œil à ses origines. Elle voulait porter un Banana Split et une part de gâteau aux prunes sur un plateau, mais là on trouvait que c'était un peu trop !

-Lio et Marie-France font partie de vos égéries favorites. A quand remontent ces rencontres ?
-Gilles: On a connu Lio à l'époque de "Banana Split", elle fréquentait beaucoup Edwige, qui était notre voisine du dessous. On est toujours heureux de la revoir et de faire de nouvelles images avec elle.
-Pierre: On connaissait Marie-France avant même de se connaître tous les deux, bien avant qu'on fasse la pochette de son single "Je ne me quitterai jamais", dont Lio a d'ailleurs changé le texte par la suite pour "Je casse tout ce que je touche". Le nouvel album de Marie-France va bientôt sortir au Japon avec notre photo de 1980, La Voyante, à la place de la pochette française. C'est un modèle merveilleux, elle a beaucoup de talent et je crois qu'elle nous inspirera toujours.

-Malgré la nombre impressionnant de pochettes que vous avez réalisés, de Indochine à Mikado en passant par un  45 trs d'Anne Parillaud ou des Calamités, "Vélomoteur", vous avez su renouveler vos ambiances. Pourtant, en 1983, la pochette du 45 trs "Rendez-vous" de Chamfort ressemble beaucoup à celle du 33 trs de Daho "La Notte, la notte": même ciel bleu, mêmes mèches humides sur le front, même manière. Coïncidence ?Vélomoteur - Les Calamités - 1987
-Pierre: Je ne sais plus exactement laquelle nous avons fait en premier... Celle d'Etienne, je crois, mais celle de Chamfort est sortie en premier. Daho était furieux ! On ne s'était pas rendu compte, c'était juste notre inspiration du moment.

-Comment avez-vous travaillé sur Cloclo en 1984 ?
-Pierre: C'était une commande pour MÉTAL HURLANT. On a hésité de le faire mais en même temps, on avait envie de lui rendre notre petit hommage. J'ai posé pour le corps, puis nous avons remplacé ma tête par le sienne. C'est la seule fois qu'on a travaillé de cette façon.

-Vous avez réalisé quelques clips pour le duo Mikado ( "Naufrage en hivers", 1986 et "La Fille du soleil", 1987 ), LNA ( "Lunettes noires" 1987 ) et pour Marc Almond ( "A Love Spurned", 1989 ). pourquoi ne pas avoir poursuivi cette expérience ?
-Pierre: On préfère les images fixes, qui correspondent mieux à notre façon de faire, qui reste assez artisanale. Pour les clips, il faut toute une équipe, du temps, de l'argent... On ne regrette pas de les avoir faits, mais on préfère arrêter, malgré de nombreuses demandes, des Pet Shop Boys et d'Elton John, entre autre.
Jésus d'amour - Franck Chevalier - 1989-Gilles: On a dû refuser une offre de Michael Jackson, que pourtant nous adorons. Il nous a appelé alors que nous séjournions à Sydney pour une exposition. Il voulait faire tout un livre avec nous, plus de 70 photos... Il pensait que nous les retouchions à l'ordinateur. en fait, ça nous aurait bloqué pendant deux ans, c'était impossible pour nous. On serait quand même super contents de faire une image avec lui un jour...

-Combien de temps nécessite chaque image ?
-Gilles: C'est assez variable. La séance dure quelques heures, mais on a besoin d'une dizaine de jours pour construire le décor, et autant pour le travail de peinture, effectué sur de grands tirages d'environ un mètre, un mètre cinquante de haut. Chaque image est une pièce unique.

-Combien coûte une photo de Pierre & Gilles ?
-Gilles: Nous sommes représentés par la galerie Samia Saouma, à Paris. Nous ne traitons pas directement des prix, mais ils varient entre 40'000 et 80'000 francs.

Gai Paris - Jean-Paul & Andréas - 1988-En 1985, Sheila passe dans votre studio. Quel souvenir en gardez-vous ?
-Même si j'aimais moins sa carrière et son look après le période disco, j'étais très fan d'elle. Elle était adorable, mais j'ai été un peu choqué qu'elle se déshabille sans gêne devant nous. Je l'imaginais pudique et intouchable...

-Vos voyages semblent aussi beaucoup vous inspirer. Ainsi, en 1989, vous photographiez Boy George et Nina Hagen en divinités bouddhistes à votre retour d'Inde...
-Gilles: Depuis pas mal de temps, on se disait que si on devait photographier Boy George, ce serait en divinité indoue. Il n'avait pas encore abordé sa période Krishna, mais il a toujours eu un côté androgyne et magique. On lui a filé plein de cassettes de musique et de films hindi... Ca a dû lui plaire, puisqu'il a utilisé notre image en pochette quelques mois plus tard pour son disque "Jesus loves you". Je me souviens qu'il ne voulait pas montrer ses bras, qu'il trouvait un peu trop poilus et pas assez gracieux. C'est aussi à notre retour d'Inde que nous avons entamé la série des saints et des saintes: dans le sud du pays, on trouve toute une imagerie catholique, très jolie, très colorée, qui nous a donné le déclic.
-Pierre: Muriel Moreno est devenue Sainte Viviane, une martyre fouettée sur un bateau... Je me souviens plus trop pourquoi elle se fait fouetter, mais ça lui allait bien, comme à Michèle Mercier dans Angélique.

-Au fil de saints, on reconnaît Marc Almond, Edwige, Arielle Dombasle, mais aussi Charly et Salvatore, deux danseurs de Mylène Farmer sur ses télés qui ont précédées le Palais des Sports. Comment l'Eglise a-t-elle accueilli ce travail ?Saint Louis de Gonzague - Salvatore - 1991
-Gilles: Plutôt bien. Quelques prêtres nous ont envoyer des lettres où ils nous félicitent de ces réinterprétations. On ne se moque jamais de la religion. Il n'y a que Kylie Minogue en Sainte Marie Mac Killop qui soit plus parodique, plus fête foraine. Pierre et moi, on a reçu une éducation catholique, on a été premiers communiants. On a dénigré ce bagage pendant notre adolescence, puis on y est revenu.

-Revenu vers la foi, ou seulement vers l'imagerie ?
-Gilles: Les deux.
-Pierre: Quand on faisait le série des saints, Marie-France nous demandait souvent quelle sainte elle pourrait incarner. Bien qu'elle soit très belle et très bonne actrice, on a pas trouvé. C'est pourquoi on l'a jeté dans les flammes du purgatoire !

-Depuis le début des années 90, le Japon vous inspire aussi. Madonna s'est ainsi retrouvée en geisha céleste...
-Gilles: Elle connaissait notre travail, et lors d'un de ses passages à Paris, elle a demandé à Jean-Paul Gaultier d'organiser une rencontre. Quelques années plus tard, nous l'avons photographiée à New-York pour une publicité japonaise pour du saké. Elle était toutefois adorable, très docile et très pro.
La Reine Blanche - Catherine Deneuve - 1991
-Pierre: Comme Ophélie Winter, d'ailleurs. Elle a supporté sans broncher une armure très lourde et pas du tout confortable quand nous l'avons photographiée en Jeanne d'Arc pour ELLE, au début de l'année ( 1997 ).

-En 1991, vous réalisez l'affiche de La Reine Blanche avec Deneuve, puis en 1992 une pochette pour Khaled, plus inattendu dans votre univers...
-Pierre: Deneuve n'aimait pas trop le film, elle voulait au moins être contente de l'affiche. Elle a eu l'idée de cette image de l'héroïne au temps de sa jeunesse, quand elle était reine de beauté, dont on parle dans tout le film sans jamais la voir.
-Gilles: On était très heureux de faire une séance avec Khaled, car on adore la musique arabe. On connaissait bien toutes ses chansons. Il a beaucoup aimé la photo, mais Barclay la trouvait trop arabisante pour son album. C'est un comble, non ? Finalement il s'en est servi pour le single "Ne m'en voulez pas".

-Sylvie Vartan fait partie de vos idoles, pourtant vous avez travaillé assez tard avec elle, en 1994.
-Gilles: On l'a rencontrée à une soirée chez Etienne Daho. On a parlé un peu ensemble, elle connaissait notre travail et on lui a dit qu'on serait
Nuit de neige - Sylvie Vartan - 1994heureux de travailler avec elle. Comme on leur avait fait par de ce souhait, les gens de LIBÉRATION nous ont commandé une séance pour la sortie du film L'Ange Noir. Sylvie nous a laissés complètement libres, elle a adoré qu'on lui mette les deux gouttes de sang sur le cou pour Nuit de Neige. Pour la couverture de son livre paru chez Vade Retro, nous l'avons plus suivie dans ses envies, ses couleurs... L'éditeur n'a pas gardé pour la couverture le cliché avec la cigarette que nous reprenons dans notre album. Je crois qu'ils avaient reçu des plaintes de la ligue antitabac pour leur couverture du livre sur Gainsbourg.

-Si les thèmes et les horizons évoluent, on peut toutefois dire que vous vous cantonnez à un style et une technique identiques depuis 20 ans. N'avez-vous jamais envie d'en finir avec les portraits, ou d'aborder les trois dimensions ?
-Gilles: On n'y pense même pas, on espère avoir toujours envie de faire des images, que les gens continuent à nous inspirer. Ce livre qui vient de paraître, c'est comme un album de famille pour nous, parce que notre travail et notre vie se mélangent complètement.

Sainte Marie Madeleine - Sophie Blondy - 1988-Ces retouches qui effacent toutes les rides, toutes les imperfections d'un visage, trahissent-elles une peur de la mort, de la vieillesse ? N'avez-vous pas l'impression de transformer vos modèles en objets
-Gilles: On aime idéaliser mais on parle aussi de la mort, du mystère et de l'étrangeté de la vie. Il y a autant de douceur que de violence dans nos images, et je ne pense pas que nos modèles y perdent leur âme.

-Qui sont les artistes que vous avez envie de photographier ?
-Gilles: Barbara, Zizi Jeanmaire, Juliette Greco, Marie Laforêt, Mylène FARMER, Vanessa Paradis, Patricia Kaas, Trenet, Johnny Hallyday, Aznavour... La liste serait longue, mais on peut aussi rencontrer quelqu'un à qui on n'avait pas forcément pensé. Depuis très longtemps, on veut aussi faire une séance avec Amande Altaï, mais on a pas encore trouvé quel personnage lui conviendrait vraiment. Ca viendra un jour ou l'autre. Par contre, il y a aussi des chanteurs qui ne nous inspirent pas trop comme Voulzy, Duteil, Cabrel... On a besoin d'un rêve, d'une aura qui enveloppe et qui dépasse les chansons. On ne fera jamais d'hommes politiques non plus. Ni Le Pen, ni Chirac, ni Jospin.

Clo-Clo - 1984 -Est-ce que vous avez essuyé des refus ?
-Pierre: Pas vraiment, on ne va que très rarement vers le gens pour leur demander. On avait proposé à Catherine Ringer de poser en Sainte Rita, mais tout ce qui touche à la religion la rebute. Quitte à faire une sainte, elle préférait Jeanne d'Arc, mais on venait de le faire avec Catherine Jourdan.
-Gilles: Notre grand regret, c'est Dalida. On avait eu une commande d'Orlando pour la pochette d'un single produit par Jacques Morali, un peu dans le genre "Voyage, voyage". Le play-back était prêt, il fallait juste qu'elle pose sa voix. Nous avions rendez-vous pour le séance le mardi 5 mai 1987, mais elle s'est suicidée deux jours avant. Nous avions imaginé une ambiance de feu d'artifice...

Pierre Fageolle et Eric Chemouny.