
-Votre nouveau recueil d'images s'ouvre sur des
clichés de jeunesse: Pierre en pages de gauche, Gilles en pages de droite. Ce vis-à-vis
chronologique évoque le générique de la série Amicalement vôtre mais c'est dès le
début le monde de la chanson qui domine vos univers...
-Gilles: Avant de rencontrer Pierre, j'ai
fait les Beaux-Arts et j'ai été prof de dessin quelques mois, j'adorais Claude François
et Sheila. Pierre était plus Sylvie et Johnny. On a mis dans le livre ces figurines à
l'effigie de Cloclo et Sylvie qu'on gagnait avec les points trouvés dans les paquets de
Banania, et des dessins de chanteurs réalisés par mes élèves...
-Pierre: Dans notre appartement de la rue des Blancs Manteaux, la chambre était
tapissée avec ces dessins de chanteurs !
-Gilles: J'en avais moi-même fait un de C. Jérôme qui a été publié dans
PODIUM. Dans le livre, on me voit aussi avec toute ma collection de disques de C.Jérôme.
-On
vous voit aussi en photo avec Frédéric François. Pourquoi ne les avoir jamais
photographiés par la suite ?
-Pierre: En 1977, on travaillait pour la
magazine FAÇADE et on leur avait proposé de faire un grand sujet avec eux, Dave, Karen
Chéryl, François Valéry et tout ce genre de chanteurs... Mais ça les a un peu
effrayés. Il faut dire qu'on était en pleine période punk.
-Gilles: Ces chanteurs sont encore très présents aujourd'hui, d'ailleurs. C.
Jérôme, tout le monde le connaît, mais ça aurait été plus amusant de les faire à
l'époque, avec leurs costumes flashy, leurs coiffures et tout.... Aujourd'hui, je ne sais
pas s'ils seraient à l'aise dans notre univers... Peut-être Dave, que nous avons
rencontré depuis et qui est super sympa.
-Rêviez-vous
d'être chanteur vous-même ?
-Pierre: Dans le livre, on me voit gamin,
chantant "Johnny Boy" en costume au Casino de Luchon. C'était un titre de
Marie-José Neuville, dont mes parents avaient le disque; je chantais aussi "Mon Beau
Chapeau" de Sacha Distel avec un chapeau de paille et des rouflaquettes au bouchon
brûlé. Ma carrière de chanteur s'est arrêtée là !
-Gilles: Là, je n'aurais pas pu te suivre, je chante comme une casserole !
-Qui
furent les premières vedettes inscrites à votre tableau de chasse ?
-Gilles: FAÇADE nous a fait faire des
stars comme Andy Warhol, Mick Jagger, Iggy Pop... Pour Iggy, on avait rendez-vous à son
hôtel. On a poireauté devant sa porte parce qu'il trombinait avec une fan. Quand il nous
a finalement laissé entrer, on était en plein clichés de la vie d'une rock star:
l'évier cassé, les petits fours par terre, les bouteilles de champagnes vides, un
désordre incroyable... Comme il était complètement nu, il a vite enfilé une chemise
blanche, il a demandé sa cravate de cuir à Pierre et il a posé comme ça, nu en dessous
de la ceinture.
-Pierre: Il ne nous a jamais rendu la cravate !
-Gilles: En 1978, on a fait une séance avec Bambou pour le mensuel MARIE-CLAIRE,
elle faisait partie de la petite bande de l'époque, du Palace et compagnie... On l'aimait
bea ucoup, on l'appelait par son vrai prénom,
Caroline. Curieusement, on l'a photographiée devant un papier peint à motifs bambous. On
l'a revue de temps en temps après la mort de Serge, elle est venue avec le petit Lulu,
qui adorait monter sur la Vespa de Pierre...
-Pierre: On a fait aussi quelques pochettes d'amis comme Edwige, Krootchey ou
Marie-France... mais la première star qu'on ne connaissait pas personnellement à nous
commander une séance fut Amanda Lear, pour la pochette de son album "Diamonds"
en 1979.
-A
la fin de votre ouvrage, on trouve une page reprenant beaucoup de vos pochettes de
disques. Certains visuels connus sont absents, comme celui de Jackie Quartz pour l'album
de 1985 "Alerte à la Blonde", alors que celle des "Quatuors" de
Sheller, en 1984, est parfaitement inconnue...
-Gilles: Et pour cause, elle n'est jamais sortie. CBS l'a refusée, et William ne
nous a pas défendus alors qu'il aimait bien l'image. On a jamais eu un sou, pas un coup
de fil, rien, c'est déprimant... Pour Jackie, on voulait la photographier avec une
énorme peluche mais elle a préféré quelque chose de plus agressif, d'où l'idée du
bâton de dynamite avec lequel elle allume sa cigarette. On a un très bon souvenir
d'elle, même si on est pas très fier de la pochette.
-D'habitude, c'est vous qui choisissez le décor et la mise en
scène ?
-Pierre: La plupart du temps, oui, mais
on est pas fermé aux suggestions. On aime bien voir la personne avant de faire la photo,
on prend le temps de parler avec elle, de la regarder bouger. On ne plaque pas le gens
dans notre monde, on les réinvente plutôt en s'inspirant de ce qu'ils sont... Pour la
pochette de sa compilation, Lio avait l'idée
de la soubrette portugaise, en clin d'il à ses origines. Elle voulait porter un
Banana Split et une part de gâteau aux prunes sur un plateau, mais là on trouvait que
c'était un peu trop !
-Lio
et Marie-France font partie de vos égéries favorites. A quand remontent ces rencontres ?
-Gilles: On a connu Lio à l'époque de
"Banana Split", elle fréquentait beaucoup Edwige, qui était notre voisine du
dessous. On est toujours heureux de la revoir et de faire de nouvelles images avec elle.
-Pierre: On connaissait Marie-France avant même de se connaître tous les deux,
bien avant qu'on fasse la pochette de son single "Je ne me quitterai jamais",
dont Lio a d'ailleurs changé le texte par la suite pour "Je casse tout ce que je
touche". Le nouvel album de Marie-France va bientôt sortir au Japon avec notre photo
de 1980, La Voyante, à la place de la pochette française. C'est un modèle merveilleux,
elle a beaucoup de talent et je crois qu'elle nous inspirera toujours.
-Malgré
la nombre impressionnant de pochettes que vous avez réalisés, de Indochine à Mikado en
passant par un 45 trs d'Anne Parillaud ou des Calamités, "Vélomoteur",
vous avez su renouveler vos ambiances. Pourtant, en 1983, la pochette du 45 trs
"Rendez-vous" de Chamfort ressemble beaucoup à celle du 33 trs de Daho "La
Notte, la notte": même ciel bleu, mêmes mèches humides sur le front, même
manière. Coïncidence ?
-Pierre: Je ne sais plus exactement
laquelle nous avons fait en premier... Celle d'Etienne, je crois, mais celle de Chamfort
est sortie en premier. Daho était furieux ! On ne s'était pas rendu compte, c'était
juste notre inspiration du moment.
-Comment
avez-vous travaillé sur Cloclo en 1984 ?
-Pierre: C'était une commande pour
MÉTAL HURLANT. On a hésité de le faire mais en même temps, on avait envie de lui
rendre notre petit hommage. J'ai posé pour le corps, puis nous avons remplacé ma tête
par le sienne. C'est la seule fois qu'on a travaillé de cette façon.
-Vous
avez réalisé quelques clips pour le duo Mikado ( "Naufrage en hivers", 1986 et
"La Fille du soleil", 1987 ), LNA ( "Lunettes noires" 1987 ) et pour
Marc Almond ( "A Love Spurned", 1989 ). pourquoi ne pas avoir poursuivi cette
expérience ?
-Pierre: On préfère les images fixes,
qui correspondent mieux à notre façon de faire, qui reste assez artisanale. Pour les
clips, il faut toute une équipe, du temps, de l'argent... On ne regrette pas de les avoir
faits, mais on préfère arrêter, malgré de nombreuses demandes, des Pet Shop Boys et
d'Elton John, entre autre.
-Gilles: On a dû refuser une
offre de Michael Jackson, que pourtant nous adorons. Il nous a appelé alors que nous
séjournions à Sydney pour une exposition. Il voulait faire tout un livre avec nous, plus
de 70 photos... Il pensait que nous les retouchions à l'ordinateur. en fait, ça nous
aurait bloqué pendant deux ans, c'était impossible pour nous. On serait quand même
super contents de faire une image avec lui un jour...
-Combien
de temps nécessite chaque image ?
-Gilles: C'est assez variable. La séance
dure quelques heures, mais on a besoin d'une dizaine de jours pour construire le décor,
et autant pour le travail de peinture, effectué sur de grands tirages d'environ un
mètre, un mètre cinquante de haut. Chaque image est une pièce unique.
-Combien
coûte une photo de Pierre & Gilles ?
-Gilles: Nous sommes représentés par la
galerie Samia Saouma, à Paris. Nous ne traitons pas directement des prix, mais ils
varient entre 40'000 et 80'000 francs.
-En 1985, Sheila passe dans votre studio. Quel
souvenir en gardez-vous ?
-Même si j'aimais moins sa carrière et
son look après le période disco, j'étais très fan d'elle. Elle était adorable, mais
j'ai été un peu choqué qu'elle se déshabille sans gêne devant nous. Je l'imaginais
pudique et intouchable...
-Vos
voyages semblent aussi beaucoup vous inspirer. Ainsi, en 1989, vous photographiez Boy
George et Nina Hagen en divinités bouddhistes à votre retour d'Inde...
-Gilles: Depuis pas mal de temps, on se
disait que si on devait photographier Boy George, ce serait en divinité indoue. Il
n'avait pas encore abordé sa période Krishna, mais il a toujours eu un côté androgyne
et magique. On lui a filé plein de cassettes de musique et de films hindi... Ca a dû lui
plaire, puisqu'il a utilisé notre image en pochette quelques mois plus tard pour son
disque "Jesus loves you". Je me souviens qu'il ne voulait pas montrer ses bras,
qu'il trouvait un peu trop poilus et pas assez gracieux. C'est aussi à notre retour
d'Inde que nous avons entamé la série des saints et des saintes: dans le sud du pays, on
trouve toute une imagerie catholique, très jolie, très colorée, qui nous a donné le
déclic.
-Pierre: Muriel Moreno est devenue Sainte Viviane, une martyre fouettée sur un
bateau... Je me souviens plus trop pourquoi elle se fait fouetter, mais ça lui allait
bien, comme à Michèle Mercier dans Angélique.
-Au
fil de saints, on reconnaît Marc Almond, Edwige, Arielle Dombasle, mais aussi Charly et
Salvatore, deux danseurs de Mylène
Farmer sur ses télés qui ont précédées le Palais des Sports. Comment l'Eglise
a-t-elle accueilli ce travail ?
-Gilles: Plutôt bien. Quelques prêtres
nous ont envoyer des lettres où ils nous félicitent de ces réinterprétations. On ne se
moque jamais de la religion. Il n'y a que Kylie Minogue en Sainte Marie Mac Killop qui
soit plus parodique, plus fête foraine. Pierre et moi, on a reçu une éducation
catholique, on a été premiers communiants. On a dénigré ce bagage pendant notre
adolescence, puis on y est revenu.
-Revenu
vers la foi, ou seulement vers l'imagerie ?
-Gilles: Les deux.
-Pierre: Quand on faisait le série des saints, Marie-France nous demandait souvent
quelle sainte elle pourrait incarner. Bien qu'elle soit très belle et très bonne
actrice, on a pas trouvé. C'est pourquoi on l'a jeté dans les flammes du purgatoire !
-Depuis
le début des années 90, le Japon vous inspire aussi. Madonna s'est ainsi retrouvée en
geisha céleste...
-Gilles: Elle connaissait notre travail,
et lors d'un de ses passages à Paris, elle a demandé à Jean-Paul Gaultier d'organiser
une rencontre. Quelques années plus tard, nous l'avons photographiée à New-York pour
une publicité japonaise pour du saké. Elle était toutefois adorable, très docile et
très pro.
-Pierre: Comme Ophélie Winter, d'ailleurs. Elle a supporté sans broncher une
armure très lourde et pas du tout confortable quand nous l'avons photographiée en Jeanne
d'Arc pour ELLE, au début de l'année ( 1997 ).
-En
1991, vous réalisez l'affiche de La Reine Blanche avec Deneuve, puis en 1992 une pochette
pour Khaled, plus inattendu dans votre univers...
-Pierre: Deneuve n'aimait pas trop le
film, elle voulait au moins être contente de l'affiche. Elle a eu l'idée de cette image
de l'héroïne au temps de sa jeunesse, quand elle était reine de beauté, dont on parle
dans tout le film sans jamais la voir.
-Gilles: On était très heureux de faire une séance avec Khaled, car on adore la
musique arabe. On connaissait bien toutes ses chansons. Il a beaucoup aimé la photo, mais
Barclay la trouvait trop arabisante pour son album. C'est un comble, non ? Finalement il
s'en est servi pour le single "Ne m'en voulez pas".
-Sylvie Vartan fait partie de vos idoles, pourtant vous avez
travaillé assez tard avec elle, en 1994.
-Gilles: On l'a rencontrée à une
soirée chez Etienne Daho. On a parlé un peu ensemble, elle connaissait notre travail et
on lui a dit qu'on serait heureux de
travailler avec elle. Comme on leur avait fait par de ce souhait, les gens de LIBÉRATION
nous ont commandé une séance pour la sortie du film L'Ange Noir. Sylvie nous a laissés
complètement libres, elle a adoré qu'on lui mette les deux gouttes de sang sur le cou
pour Nuit de Neige. Pour la couverture de son livre paru chez Vade Retro, nous l'avons
plus suivie dans ses envies, ses couleurs... L'éditeur n'a pas gardé pour la couverture
le cliché avec la cigarette que nous reprenons dans notre album. Je crois qu'ils avaient
reçu des plaintes de la ligue antitabac pour leur couverture du livre sur Gainsbourg.
-Si
les thèmes et les horizons évoluent, on peut toutefois dire que vous vous cantonnez à
un style et une technique identiques depuis 20 ans. N'avez-vous jamais envie d'en finir
avec les portraits, ou d'aborder les trois dimensions ?
-Gilles: On n'y pense même pas, on
espère avoir toujours envie de faire des images, que les gens continuent à nous
inspirer. Ce livre qui vient de paraître, c'est comme un album de famille pour nous,
parce que notre travail et notre vie se mélangent complètement.
-Ces retouches qui effacent toutes les rides, toutes
les imperfections d'un visage, trahissent-elles une peur de la mort, de la vieillesse ?
N'avez-vous pas l'impression de transformer vos modèles en objets
-Gilles: On aime idéaliser mais on parle aussi de la mort, du mystère et de
l'étrangeté de la vie. Il y a autant de douceur que de violence dans nos images, et je
ne pense pas que nos modèles y perdent leur âme.
-Qui
sont les artistes que vous avez envie de photographier ?
-Gilles: Barbara, Zizi Jeanmaire, Juliette Greco, Marie Laforêt, Mylène
FARMER, Vanessa Paradis, Patricia Kaas, Trenet, Johnny Hallyday, Aznavour... La liste
serait longue, mais on peut aussi rencontrer quelqu'un à qui on n'avait pas forcément
pensé. Depuis très longtemps, on veut aussi faire une séance avec Amande Altaï, mais
on a pas encore trouvé quel personnage lui conviendrait vraiment. Ca viendra un jour ou
l'autre. Par contre, il y a aussi des chanteurs qui ne nous inspirent pas trop comme
Voulzy, Duteil, Cabrel... On a besoin d'un rêve, d'une aura qui enveloppe et qui dépasse
les chansons. On ne fera jamais d'hommes politiques non plus. Ni Le Pen, ni Chirac, ni
Jospin.
-Est-ce que vous avez essuyé des refus ?
-Pierre: Pas vraiment, on ne va que très rarement vers le gens pour leur demander.
On avait proposé à Catherine Ringer de poser en Sainte Rita, mais tout ce qui touche à
la religion la rebute. Quitte à faire une sainte, elle préférait Jeanne d'Arc, mais on
venait de le faire avec Catherine Jourdan.
-Gilles: Notre grand regret, c'est Dalida. On avait eu une commande d'Orlando pour
la pochette d'un single produit par Jacques Morali, un peu dans le genre "Voyage,
voyage". Le play-back était prêt, il fallait juste qu'elle pose sa voix. Nous
avions rendez-vous pour le séance le mardi 5 mai 1987, mais elle s'est suicidée deux
jours avant. Nous avions imaginé une ambiance de feu d'artifice...
Pierre
Fageolle et Eric Chemouny.

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